La paix, une promesse au cœur de la Bible
À l’occasion du Mois de la Bible 2026, placé sous le thème : « La Bible, source de paix », cet article vous invite à une réflexion approfondie sur une parole biblique plus que jamais d’actualité, capable d’éclairer nos vies et notre monde en quête d’apaisement.
Par Neal Blough, professeur émérite de la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur- Seine, ancien directeur du Centre mennonite de Paris et auteur de L’Église face à la guerre et à la violence (Excelsis, 2025), ouvrage dans lequel les réflexions de cet article sont plus longuement exposées.
Au commencement
Dans le récit biblique de la Genèse (Gn 1-2), l’univers émerge de la volonté du Dieu unique. Cette création s’opère par la « Parole », un acte paisible et ordonné. Ce modèle rompt radicalement avec l’un des récits mésopotamiens du Proche-Orient ancien, où la création naît de la violence, voire du meurtre originel. Dans ce récit (Enuma Elish), la terre tire son origine du cadavre d’une déesse tuée ; la violence y est structurelle, inscrite dans la réalité de l’histoire humaine comme phénomène inévitable.
À l’inverse, dans la Genèse, ni le mal, ni le sang ne président à la naissance du monde. C’est le triomphe du Logos sur le chaos. Alors que dans beaucoup de « récits d’origine », le plus fort a raison dès le début, le récit biblique affirme que le bien précède toute chose.
Le mal apparaît ensuite (Gn 3-11), fruit du refus de l’être humain d’écouter la voix divine. Bien que tragique, ce mal relève de la responsabilité humaine et non d’une fatalité ou d’un destin aveugle. Cette spirale de rupture culmine avec le récit de la tour de Babel (Gn 11), qui évoque l’humanité dispersée, divisée et les peuples incapables de s’entendre.
« C’est le triomphe du Logos sur le chaos. »
Pourtant, la réponse de Dieu est immédiate (Gn 12) : par l’appel d’Abraham, il initie un projet de bénédiction pour « toutes les familles de la terre ». C’est une réponse directe à la fragmentation de Babel : là où régnait la confusion, Dieu propose un horizon de réconciliation universelle.
Shalom vs. Pax Romana
Des siècles plus tard, Jésus de Nazareth naît sous l’égide de la Pax Romana. Cette « paix » impériale reposait sur des piliers bien précis. Militairement d’abord, elle était le fruit de la conquête ; l’autel de la Pax Augusta fut érigé sur le Champ de Mars, dieu de la guerre, signifiant que cette « paix » était payée au prix du sang.
Pour le citoyen non romain, cette paix était un octroi conditionnel, soumis au respect de la loi de l’occupant. Pour maintenir le calme au centre de l’Empire, Rome repoussait systématiquement les conflits à la périphérie. La guerre était ainsi l’outil nécessaire à la sécurité du cœur de l’Empire, tout en servant de moteur économique : le pillage finançait les campagnes et l’exploitation des provinces enrichissait l’élite romaine. Enfin, cette idéologie était sacralisée : l’ empereur, garant de cet ordre et protégé des dieux, était lui-même célébré comme « fils de Dieu ». Ici encore, la logique de la force prévalait.
C’est dans ce contexte que Jésus proclame une tout autre vision de la paix, héritée des prophètes d’Israël : le Shalom. Dans l’Ancien Testament, le Shalom dépasse la simple absence de guerre. Il désigne une plénitude : bien-être matériel, santé physique, harmonie sociale et sécurité face aux fléaux. Une société vivant le Shalom n’est pas seulement une société sans conflit déclaré, mais une communauté où chaque individu s’épanouit.
Alors que la paix romaine s’accommodait de l’oppression, les prophètes affirmaient qu’il ne peut y avoir de paix véritable sans justice. Pour eux, le jugement de Dieu est la réponse inévitable aux injustices sociales. Là où règne l’exploitation, le Shalom est absent.
Une promesse incarnée dans la vie de Jésus
Dès les récits de la naissance de Jésus, les thèmes de la paix et de la justice s’entremêlent. Zacharie, père de Jean-Baptiste, prophétise d’ailleurs au sujet de son fils : « Dieu est apparu à ceux qui se trouvent dans les ténèbres et l’ombre de la mort, afin de guider nos pas sur la route de la paix. » (Lc 1.79)
Dès l’origine, cette paix se présente comme un bouleversement social et politique. Marie, en apprenant sa grossesse, chante le Dieu qui prend parti pour les opprimés, s’opposant directement aux structures de pouvoir de l’époque (Lc 1.51-53). À la naissance de Jésus, la louange des anges vient confirmer que cette paix est un don destiné à l’humanité entière, et non un traité imposé par les armes : « Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés. » (Lc 2.13-14)
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. »
L’ensemble de la vie de Jésus propose une vision radicalement inverse à la domination romaine. Là où l’Empire glorifie la force et la conquête, Jésus exemplifie la douceur et la quête de justice : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » (Mt 5.6-9)
Le sommet de cette rupture avec le monde ancien se trouve dans l’appel à l’amour universel, qui refuse de désigner l’autre comme un adversaire à abattre : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. » (Mt 5.43-44)
L’établissement d’une pleine réconciliation
La mort de Jésus sur la croix ne doit pas être lue comme une défaite, mais le moment où Dieu se donne pour nous par amour. Sa résurrection signe la victoire définitive sur le mal. Pour l’apôtre Paul, la croix est source d’une réconciliation embrassant tout l’univers : « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui (Jésus) toute la plénitude et de tout réconcilier par lui et pour lui, et sur la terre et dans les cieux, ayant établi la paix par le sang de sa croix. » (Col 1.19-20)
Cette paix a une dimension concrète : elle abat les frontières culturelles et les haines ancestrales pour forger une humanité nouvelle. « C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. » (Eph 2.14)
Le dernier livre de la Bible, l’Apocalypse, annonce l’achèvement du projet de Dieu : le renversement de la confusion de Babel. La dispersion des peuples trouve sa résolution dans une image de vie et de guérison, dans la nouvelle Jérusalem (Ap 22.2).
Malgré une histoire ambiguë, les chrétiens sont encore appelés à être des « artisans de paix ». Ils sont invités à refuser la logique du « plus fort a raison » pour témoigner d’un Dieu qui a vaincu le mal autrement : par la vulnérabilité du don de soi et la puissance du pardon.
« Les chrétiens sont encore appelés à être des « artisans de paix ». »
